ENQUÊTE : Bantous-Twa, ces conflits identitaires qui déchirent le Tanganyika

illustraation/ Ph. tiers


Le conflit identitaire qui oppose les communautés bantoues et twa dans la province du Tanganyika, ressemble bien à une situation de «je t’aime moi non plus». Le Tanganyika une des cinq provinces de la République démocratique du Congo créée en 2015 à la suite de l’éclatement de la province du Katanga, au sud-est de la RDC. Le Tanganyika se situe sur les rives du lac du même nom, considéré comme le plus poissonneux au monde. Vivant en relative harmonie depuis plus d’un siècle, les deux communautés en sont arrivées à s’affronter frontalement depuis une dizaine d’années, provoquant d’énormes dégâts : mort d’hommes, viols des femmes, villages incendiés, importants déplacements des populations… Organismes internationaux et société civile pointent un doigt accusateur aux responsables politiques et leaders communautaires, qui n’ont pas assez agi en faveur de la résolution des facteurs qui seraient à la base de cette explosion de violence, à savoir la marginalisation sociale et politique des peuples autochtones et la non-reconnaissance de leurs droits. Nous sommes allés au cœur du conflit pour en découvrir les tenants et les aboutissants, ainsi que les pistes de meilleure résolution.
Il règne un calme relatif sur la province du Tanganyika depuis quelques mois, grâce à des actions de conscientisation et des efforts de médiation entrepris par les organisations de la société civile et les autorités locales. En effet, dans sa phase aigüe, le conflit entre les populations bantoues, majoritaires (70 %) et les Twa (peuple autochtone pygmée représentant quelque 30 % de la population totale de la province) a atteint son paroxysme en 2016, à la vieille des élections prévues en cette année-là.
Sur les six territoires que compte la nouvelle province (frontalière des provinces du Haut-Katanga et la Zambie au sud, au Nord par les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu ; à l’Est par la République de Tanzanie et à l’Ouest par les provinces de Lomami et du Haut-Lomami), à savoir: Kabalo, Kalemie, Kongolo, Manono, Moba, Nyunzu, trois ont été sévèrement touchés par des violences et une crise humanitaire aiguë. Ce sont les territoires de Manono, Kabalo et Nyunzu. Le territoire de Manono, entité déconcentrée à l’extrême sud, le plus vaste de la province, est le seul qui n’a qu’une seule tribu dominante, les luba, avec une minorité pygmée (5%) pourtant présente dans tous les territoires. Le territoire de Kabalo, important centre ferroviaire situé sur la rivière Lualaba au centre de la province et Nyunzu, à 180 km à l’ouest du chef-lieu provincial Kalemie et desservie par la route RP631. Ces violences ont entrainé tout un tas d’effets pervers comme l’insécurité croissante, la méfiance, la fissure de la cohésion sociale et par-dessus tout la pauvreté.


Mauvaise gestion des frustrations
Ces violences, comme il ressort de nos contacts avec les deux parties concernées par le conflit, résultent de problèmes sociaux mal gérés et agissent sur plusieurs niveaux de la vie quotidienne. Il découle de ces échanges que le conflit interethnique est vécu jusque dans la ville de Kalemie et s’est répandu dans les autres territoires de la province. Certains Twa interrogés affirment que toutes ces violences sont la résultante de la discrimination dont ils sont victimes de la part de la communauté bantoue sur le plan social. C’est notamment l’accès à l’éducation, le refus des mariages entre Twa et Bantous, la distinction des classes sociales…
Toutefois, aux dires des mêmes autochtones : « la nature des conflits diffère selon les mécanismes déclencheurs et les modes de vie entre communautés ». A titre d’exemple, le conflit intercommunautaire qui a prédominé dans plusieurs villages comme Lufunkwe, Kahomba, Lukwangulo et Lwanika ( dans le territoire de kalemie ) est lié à l’estime de soi. En effet, les Twa reprochent aux Bantous leur intolérance en matière de rites sociologiques comme le mixte et la pauvreté généralisée de la communauté Twa à cause de la mauvaise gestion de la main d’œuvre par les bantous. Ces derniers considèrent que les Twa revendiquent une égalité jugée inacceptable.
Mais, selon un rapport de l’ONG International Rescue Committee (IRC) pubié en 20018(https://www.rescue.org/sites/default/files/document/1855/focusconflittanganyikafrancaisv5.pdf): «le récent conflit violent entre les Bantous et les Twas a éclaté en 2012-13, suivant le refus de ces derniers de rejoindre la rébellion Bakata-Katanga dirigée par les Lubas (ethnie bantoue majoritaire) dans le territoire Manono. Les Twas coopérèrent plutôt avec les Forces armées de la RDC (FARDC) contre cette rébellion. En parallèle, l’augmentation de l’activisme d’une poignée d’organisations de la société
civile (OSC) twa a stimulé les demandes de ces derniers en faveur du respect de leurs droits. Ce sont ces deux facteurs qui ont déclenché les hostilités entre les Twas et les Lubas. L’échec des autorités publiques et des forces de sécurité à intervenir constructivement a entraîné par la suite la formation de milices par les leaders de chacun des côtés, et une série de massacres de représailles dans le territoire de Manono. La violence a continué à croître entre 2013 et 2015, se propageant à Nyunzu et Kabalo, et provoquant des déplacements significatifs de population.»
Echelle des responsabilités
Pour le comité des sages constitué généralement des membres de la société civile, il y aurait certainement une main politicienne qui serait en train d’entretenir ce conflit. Car le constat sur terrain est qu’à l’approche de chaque cycle électoral, les velléités de pouvoir se réveillent. Si ce ne sont pas les hommes politiques eux-mêmes qui incitent les populations à se rentrer dedans, ce sont les structures mises en place qui favorisent confrontation.
Le rapport de l’IRC cité plus haut indique que: «le mode actuel d’application de la décentralisation et la manière dont la gouvernance locale fonctionne en pratique jouent un rôle crucial dans le conflit». En effet : « dans le contexte du Tanganyika, on peut constater que la présidence (de la république) demeure impliquée, sinon responsable, de la nomination de la plupart des chefs des autorités locales, que ce soit au niveau de l’Entité territoriales décentralisées (ETD), du groupement ou du village. Un autre point important est que le premier ministre peut créer un nouveau groupement et que l’administrateur de territoire peut créer un nouveau village ». Il se fait qu’à ce jour, étant donné l’absence de village twa et de chef de village twa. Conséquence : les Twa se sentent marginalisés, n’ont aucun droit sur la terre et en cas de conflit, l’administration dirigée par les Bantous prend parti pour ceux-ci. Cela résulte en des actes de violence.
Dans certains milieux, on évoque également la mauvaise redistribution des aides humanitaires dont bénéficieraient certaines communautés et pas d’autres. Dans la situation de précarité et de pauvreté générale dans laquelle vivent particulièrement les Twa, cela crée des tensions. Et pour se défendre, chaque communauté s’est constituée une milice, au nez et à la barbe des autorités.
Comment s’y prendre
Des organisations de la société civile oeuvrant pour le retour de la cohésion entre les communautés estiment que la construction de la paix en RDC nécessite des réponses efficaces aux problèmes identifiés en y impliquant tous les acteurs notamment les communautés rurales, leurs leaders et les autorités à tous les niveaux. «Face à cette situation, il sied de mettre en place un comité de justice transitionnelle, mobiliser des fonds pour appuyer les projets de cohésion sociale, promouvoir la paix et la tolérance citoyenne, redynamiser les barraza intercommunautaires et autonomiser les communautés », indiquent les médiateurs sociaux que nous avons rencontrés.
Dans cette perspective, le souhait des leaders communautaires est de privilégier des interventions à long terme pour permettre aux communautés de recouvrer leurs droits et de mettre en place des mécanismes de cohabitation pacifique. Ceci passe par la prise en compte des spécificités de chaque communauté certes, mais surtout par la mise en place des autorités locales telle que prévue par la législation créant les ETD.
(Par laurianne Kamulete)

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